Rouen Pont Mathilde, Lubrizol : ces lundis maudits, à Rouen

Lundi 29 octobre 2012, un nuage noir au-dessus d’un camion en feu ; lundi 21 janvier 2013, Rouen, le « pot de chambre » de la Normandie. Que retenir de ces lundis maudits ?

Dernière mise à jour : 18/02/2013 à 17:02

L'accident du lundi 29 octobre 2012 sur le pont Mathilde de Rouen, serait dû à "un défaut de maîtrise" du chauffeur, conséquence possible d'"une vitesse excessive". Mais il pose beaucoup d’autres questions.
L'accident du lundi 29 octobre 2012 sur le pont Mathilde de Rouen, serait dû à "un défaut de maîtrise" du chauffeur, conséquence possible d' "une vitesse excessive". Mais il pose beaucoup d’autres questions.

Lundi 29 octobre 2012…
Un camion-citerne transportant des hydrocarbures (plus de 22 000 litres de gasoil et 9 000 litres de super) se couche – et prend feu – sur le pont Mathilde, à Rouen. Il est environ 10h30. Les pompiers évacuent rapidement l’ouvrage car la structure métallique se dilate sous l’effet de la chaleur. Un épais nuage noir se propage dans le ciel de Rouen.
Lundi 29 octobre 2012, ces images impressionnantes font le tour de France. Premier mauvais coup de pub. Première leçon.

Les médias nationaux tourneront rapidement la page, mais les conséquences de cet accident retentissant rythment toujours le quotidien de la Seine-Maritime. Le pont est toujours fermé à la circulation. Pour les automobilistes, les bouchons sont légions. Pour les entreprises, une enquête de la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) de Rouen menée en janvier auprès de 380 entreprises de la région donne le ton. Pour près d’un chef d’entreprise sur deux, la fermeture du pont Mathilde a un impact direct.

Les entreprises, victimes collatérales

La hausse du coût des transports est estimée à plus de 10 % pour un tiers des entreprises interrogées. Des transporteurs évoquent des retards de livraison et des annulations de rendez-vous. Ils se plaignent d’amplitudes horaires élargies des salariés…
La CCI va jusqu’à craindre une hausse de 7 % des dépôts de bilan des entreprises de la région, victimes collatérales de l’accident de ce routier trop rapide, dira l’enquête. Elle vient de réclamer la mise en oeuvre « d’un plan d’urgence » avec la communauté d’agglomération rouennaise. Les commerçants du centre-ville de Rouen souffrent, eux-aussi, de ces embouteillages…
Et ce n’est pas fini. Après 55 semaines de travaux (pour un coût de huit millions d’euros, pris en charge en majorité par le Département), la réouverture du pont n’est pas prévue avant l’été 2014.

Au-delà du buzz médiatique, ce lundi 29 octobre 2012 restera comme la démonstration du risque présenté par la circulation des camions, notamment de citernes, à Rouen.
Leur diminution est réclamée depuis des années, mais les acteurs économiques font pression, car, malgré la crise, Rouen reste un port, une ville industrielle et une ville de transit. Une ville qui vit grâce au ballet de ces camions.
Rouen s’est forgée une réputation de ville de bouchons, car elle n’a toujours pas de contournement autoroutier bien que des projets soient à l’étude depuis des décennies. 5 000 poids-lourds empruntaient chaque jour le pont Mathilde pour se rendre vers le Nord !

Derrière les problèmes de circulation engendrés par la fermeture de l’ouvrage, il y a l’économie, mais aussi la mise en avant des dangers de cette situation. Cet accident aurait pu tuer des dizaines de personnes. Ces camions peuvent être des bombes.
Les autorités ont souhaité « profiter » de l’accident du pont Mathilde pour « tenter » de les détourner, non sans mal, et sans réelles convictions déplorent de nombreux Rouennais. Car le détour par l’A29 et l’A150 pour accéder au port a un coût (du temps et un péage) difficile à digérer par les patrons. Les écologistes, eux, ont souhaité en « profiter » pour rappeler une autre facture : celle sur la santé.

Facture économique, mais aussi sanitaire

Ils citent notamment une récente étude européenne, dénommée APHEKOM, qui a mis en évidence que la pollution de l’air était responsable d’une centaine de décès prématurés par an, à Rouen. En cause, essentiellement : la circulation de ces camions…
Que retenir de la leçon du lundi 29 octobre 2012 ? 7h45, lundi (encore) 24 décembre 2012 : alors qu’il traverse le pont Flaubert, de la rive gauche vers la rive droite, à Rouen, le conducteur d’un semi-remorque transportant 32 000 litres de carburants (26 000 litres de gasoil et 6 000 litres d’essence) remarque qu’une épaisse fumée noire sort de l’arrière de son véhicule.
Le chauffeur arrête immédiatement son véhicule, stationne sur le bas-côté et appelle les pompiers. C’est finalement le système de freinage du camion qui s’était échauffé. Les pompiers, échaudés, sont arrivés en nombre. Ils démonteront la roue et refroidiront simplement l’essieu droit du véhicule. Plus de peur que de mal donc ! Juste des bouchons (encore !). Mais toujours des questions après (déjà) deux lundis maudits.

L'incident du lundi 21 janvier 2013 à l’usine Lubrizol de Rouen, serait dû à une erreur humaine. Mais il pose beaucoup d’autres questions. (Photo : DVelec)
L'incident du lundi 21 janvier 2013 à l’usine Lubrizol de Rouen, serait dû à une erreur humaine. Mais il pose beaucoup d’autres questions. (Photo : DVelec)

Lundi 21 janvier 2013…

Les autorités parleront « d’un incident industriel et non d’un accident industriel (…) D’un événement lié à la perception, et non au danger réel (…) Une conjonction de phénomènes, entre une élévation de température et un facteur humain, avec une manipulation erronée sur un bac ».

Mais malgré les mots, le mal est fait et l’inquiétude ne s’est pas vraiment résorbée. Les maux de cette nuit de lundi resteront dans les mémoires. L’usine Lubrizol de Rouen, à l’origine du gaz malodorant qui a été ressenti jusqu’à la région parisienne et le sud de l’Angleterre, vient de faire la Une de l’actualité nationale.
Lundi 21 janvier 2013, vers 8h, Lubrizol (qui fabrique des additifs servant à enrichir les huiles, les carburants ou les peintures industrielles) détecte un phénomène de décomposition de l’alkyl dithiophosphate de zinc « produit dans le bac d’ajustage T26076 ». Une décomposition à l’origine notamment de la production de composés soufrés : du sulfure d’hydrogène, des mercaptans ou encore des sulfides.

Ce sulfure d’hydrogène “capté” avec de la soude…

« Une partie de ces composés, notamment le sulfure d’hydrogène, ont pu être captés avant le rejet dans l’atmosphère par la cheminée, par les installations de traitement (Ndlr : avec de la soude et de l’eau de javel) », rassurera la préfecture, plus tard, insistant sur le fait que « les données scientifiques disponibles ne font pas état, sur les sulfides, de toxicité préoccupante ».

Dans la nuit du lundi 21 janvier, des centaines d’habitants ont néanmoins évoqué de violentes nausées et des maux de tête, notamment sur 76actu. Les services des urgences de l’agglomération de Rouen recevront des centaines d’appels. Les autorités, critiquées pour leur (fébrile) communication de crise (le chef de service de la communication de la Préfecture de Seine-Maritime a depuis annoncé son départ), ont eu beau répéter que ce gaz n’était « pas toxique aux doses constatées », ce nouveau coup de pub de ce lundi maudit aura du mal à passer.

« Rouen, installée dans une cuvette qui lui vaut le surnom peu glorieux de “pot de chambre de la Normandie”, est l’une des villes les plus polluées de France », répétera l’Agence France Presse, dans ses dépêches.

Au-delà du buzz médiatique, ce lundi 21 janvier 2013 restera comme la démonstration de ces (autres) risques posés à Rouen : ses industries implantées au cœur de la ville. Ses sites Seveso (seuil haut) sont à la merci d’un accident technologique.
Là encore, l’équilibre entre enjeux économiques (l’activité pétrochimique emploie des milliers de personnes dans l’agglomération de Rouen) et les risques pour la santé publique saute aux yeux. Ces usines peuvent être des bombes ! Et la Seine-Maritime est le département le plus exposé de France au risque industriel (60 sites Seveso dont 40 seuil haut).

Les autorités, après avoir mal anticipé le vent de panique des habitants incommodés dans la nuit de ce lundi 21 janvier, ont souhaité « profiter » de l’incident de Lubrizol pour communiquer (après-coup, mais en organisant une demi-douzaine de conférences de presse en quatre jours…) sur « la prise en compte » et les actions menées en Seine-Maritime « en faveur de l’information préventive des risques industriels ».

À Rouen, la loi de 2003, mise en place fin 2013…

Mais, dans le même temps, ce lundi maudit faisait apparaître une autre réalité, soulevée par l’Association nationale pour la prévention et l’amélioration de la qualité de l’air (Respire). Elle s’est étonnée que l’entreprise Lubrizol, « première exportatrice de Haute-Normandie », n’ait pas de Plan de prévention des risques technologiques (PPRT).
Lubrizol, située à deux pas du centre-ville de Rouen, est classée Seveso depuis 2009, c’est-à-dire qu’il s’agit d’un site industriel à haut risque. Mais le PPRT, mis en place par une loi de 2003 après l’explosion de l’usine AZF de Toulouse en 2001, qui doit permettre une gestion optimale de la cohabitation entre ce site industriel et son environnement urbain immédiat, sera soumis à une enquête publique (seulement) « au deuxième semestre 2013 », a admis cette semaine la préfecture de Seine-Maritime.

Ce PPRT intervient sous la forme d’expropriations des bâtiments trop proches d’une usine à risque, de travaux sur les bâtiments permettant la protection des occupants, ou encore de restrictions sur l’urbanisation future autour du site.
Après ce lundi maudit, Pierre-Henry Brandet, le porte-parole du ministère de l’Intérieur, a évoqué la « surmédiatisation » de l’évènement. Ce lundi maudit aura pourtant permis de savoir que l’usine Lubrizol ne disposait toujours pas de ce PPRT, que la préfecture de Seine-Maritime avait bien demandé, dès 2010, la mise en place de celui-ci, mais que, depuis trois ans, et malgré trois arrêtés en ce sens, il n’est toujours pas instauré…

Ce lundi maudit aura poussé la ministre de l’Écologie, qui s’est déplacée en urgence à Rouen, à admettre que la règle de ces PPRT, destinés à protéger les riverains n’étaient pas vraiment respectée.

« Vous avez aujourd’hui en France 921 sites Seveso pour lesquels ont été prescrits des plans de prévention des risques technologiques et moins de la moitié aujourd’hui ont un plan de prévention des risques qui soit abouti et mis en œuvre », déplorera la ministre, questionnée sur Europe 1.

Une problématique qui s’est également invitée à l’Assemblée nationale, écoutez :

Rouen, 76

  1. pfffffffff
    16 février 2013 10:15
    "Ce lundi maudit aura pourtant permis de savoir que l’usine Lubrizol ne disposait toujours pas de ce PPRT, que la préfecture de Seine-Maritime avait bien demandé, dès 2010, la mise en place de celui-ci, mais que, depuis trois ans, et malgré trois arrêtés en ce sens, il n’est toujours pas instauré…"
    peut être aurait-il fallu préciser que ce sont les administrations qui trainent et décalent sans cesse les arrêtés de prescriptions du pprt ... les études mandatées par la DREAL trainent ... et ca l'industriel n'y est pour rien... Les arrêtés dont vous parlez ne font que repou
    sser ces délais à la demande de la préfecture...